C’était le dernier jour. L’amphi était plein comme rarement. Ce n’était pas que les étudiants mouraient d’envie de dire un dernier au revoir à leur professeur : c’était surtout que celui-ci ne leur avait pas laissé le choix. Il avait exigé d’eux un cadeau d’adieu sous la forme de quelques feuilles de papier griffonnées du mieux de leurs possibilités. Dans quelques minutes, le temps qui leur avait été imparti pour la chose allait être écoulé. Ils allaient enfin être libres pour plusieurs mois. Déjà, les premiers avaient commencé à sortir.

Le prof était presque assoupi, comme à chaque fois qu’il devait surveiller un examen. Coincé lui aussi dans cet amphi qui au bout de trois heures sentait l’étudiant de façon subtile mais tenace, la seule chose qui arrivait un peu à le sortir de son ennui était d’afficher un si flagrant désintérêt pour ce qui était en train de s’y jouer qu’il en arrivait à dissuader même les plus téméraires de tricher. De fait, tous le soupçonnaient d’avoir une technique secrète pour les surveiller sans en avoir l’air. Le connaissant, ils le croyaient tordu au point de faire toute cette mise en scène – allant jusqu’à somnoler devant eux – dans le but de piéger les tricheurs. Ils étaient persuadés que son désintérêt pour leur prestation n’était qu’apparent et qu’il était en embuscade : un véritable prédateur attendant la seconde d’inattention de la proie pour lui régler son compte.
Et en effet, quand il sortait de sa torpeur c’était au moment exact où un étudiant plus téméraire ou plus inconscient que ses comparses essayait de sortir quelque antisèche de sa manche ou d’ailleurs. Le prof ne disait rien et fixait l’étudiant droit dans les yeux. Le bout de papier retournait alors à sa place initiale avant d’avoir pu être consulté par l’apprenti-malfrat.
Ces petits épisodes avaient conforté les partisans de la théorie de la mise en scène dans leur idée. Mais la vérité était toute autre : à chaque fois qu’il remarquait un mouvement suspicieux en levant la tête, c’était toujours par un incroyable coup de chance. Il s’en étonnait parfois lui-même, mais se gardait bien de l’avouer et il en était venu à apprécier cette réputation de chasseur à l’affût qu’on lui avait faite au fil des ans.

 

Ce prof, c’est moi. Guillaume Trabarel, 48 ans, professeur agrégé de Lettres Modernes à la Sorbonne, écrivain à succès, et je ne sais pas trop pourquoi j’ai commencé à parler de moi à la troisième personne.

 

La fin du temps réglementaire arriva. Enfin ! J’allais finir par vraiment m’endormir. Les derniers étudiants rendirent leur copie. La plupart partaient sans à peine un au revoir. D’autres me souhaitaient les meilleures choses au monde, souvent pour essayer de m’attendrir quand serait venu le temps de leur donner une note finale, parfois c’était de manière sincère. C’était toutefois assez rare.

Je commençai à ranger les copies dans mon cartable quand je remarquai une retardataire. Je ne me souvenais pas de l’avoir déjà vue. Pourtant, je connaissais tous mes étudiants (et tout particulièrement mes étudiantes, auraient ajouté mes collègues taquins) – au moins de vue. Cela incluait celles et ceux qui ne venaient me faire l’honneur de leur présence qu’une ou deux fois par semestre.
Sans se presser, elle descendit les marches de l’amphi dans ma direction. Ce ne sont pas ses cheveux aux pointes mauves qui me surprirent, mais sa poitrine. Euh… Ce n’est pas ce que je voulais dire… Je veux parler du petit badge rond et noir sans aucune inscription qui était épinglé sur le revers de sa veste. Elle me remit sa copie accompagnée d’un clin d’œil que je ne sus comment interpréter et partit sans un mot. Je la suivis du regard jusqu’à la porte.

— Euh… Merci…

 

*****

 

Le soleil était radieux en cette fin de printemps. Dans le Jardin du Luxembourg fleuri, les enfants jouaient en revenant de l’école, les amoureux s’enlaçaient sur les bancs publics et le chant des oiseaux faisait oublier un peu la cohue urbaine non loin. Arrivé rue de Fleurus, chez moi, je déposai mes affaires sur le comptoir de la cuisine et me servis un jus d’orange tout en ouvrant le courrier. Mon éditeur me confirmait que Repos du Guerrier, mon prochain roman, sortirait bien à la rentrée de Septembre. Il m’annonçait aussi les chiffres des ventes d’Apocalypse, le précédent, qui venait de sortir en poche. Mon relevé de banque confirmait ses dires.
Marie n’allait pas tarder à rentrer avec les enfants, et si je voulais commencer à regarder les examens dans le calme, l’appartement n’était pas le meilleur endroit. Je me jurai de passer toute la soirée du lendemain avec eux pour me faire pardonner cette escapade.

En route, je croisai une ancienne rock star britannique qui avait eu son heure de gloire dans les années 90 et qui s’était récemment installée dans le quartier. Nous nous étions rencontrés à une soirée chez Fred. Nous nous saluâmes sans engager la conversation.

 

 

Au Flore, je commandai un expresso et le Libé du jour.
Le premier tour de l’élection du Président de l’Union était la semaine prochaine. La campagne battait son plein. Elle occupait la majorité des pages du journal et des discussions dans le café. La réélection du Président Schmidt était acquise d’avance selon les dires de tout le monde. Peut-être même dès le premier tour. Comment pourrait-il en être autrement ? C’était par l’action de son gouvernement que le plein emploi était enfin de retour en Europe, grâce à ses grands travaux et réformes visant à juguler le réchauffement climatique et la pollution. Au point que même les autres superpuissances commençaient à s’en inspirer de plus en plus ouvertement. Même au Royaume Uni, les bruits de référendum pour quitter l’Union se faisaient de moins en moins entendre.
Sur la scène internationale, les Talibans avaient annoncé officiellement renoncer à la violence et avaient accepté de travailler avec les autres factions du pays pour que l’Afghanistan retrouve une paix et une stabilité qu’il n’avait plus connu depuis des décennies. Cela sonnait aussi la fin du terrorisme international, puisqu’ils étaient la dernière organisation terroriste majeure encore en activité.
Aux États-Unis, la Présidente Ramos forte de ses succès en politique intérieure (abolition de la peine de mort, création d’une véritable sécurité sociale, réforme de la police et des institutions financières, et j’en passe) s’attaquait pour son deuxième mandat à l’image et à la place de son pays dans le reste du monde. Il s’agissait d’en finir avec l’impérialisme. Tout semblait indiquer sa sincérité et comme les conservateurs étaient pris dans des conflits internes à n’en plus finir, elle avait les mains libres.
En Chine, la pluralité des partis avaient été signée, ainsi que l’autonomie des régions, le slogan “Un grand bond en avant vers la démocratie” s’y faisait entendre de plus en plus.

Je me demandais si j’étais le seul à avoir encore un peu de mal à m’habituer à ne lire presque que des bonnes nouvelles dans le journal. J’en doutais. Mais bon, je n’allais pas me plaindre.

Le journal refermé, il fut temps de me consacrer à mes copies. Je n’allais pas les corriger à proprement parler avant quelques jours, mais j’aimais les feuilleter un peu avant, alors que l’encre était à peine sèche. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être pour me préparer psychologiquement à cet exercice très déplaisant qu’est la correction d’examens.

La copie de la fille aux cheveux mauves était sur le dessus de la pile. L’écriture aussi était mauve. Elle n’avait indiqué ni nom, ni numéro d’étudiante. J’allais donc à la mettre de côté comme il est de coutume dans ces cas-là, mais… La curiosité fut plus forte. Qu’est-ce que cette fille avait dans la tête, ou plutôt qu’était-elle capable d’exprimer (au sens premier) du contenu de cette tête ?

La première page était fascinante. Son phrasé ! Son argumentation ! Son style ! Les exemples choisis, et référencés ! L’une des meilleures étudiantes que j’ai jamais eue ! Même si je n’étais toujours pas certain qu’elle fût vraiment mon étudiante.

Sur la deuxième page, une phrase unique barrait toute la feuille de papier :

 

 

I AM BECOME DEATH
THE DESTROYER OF WORLDS

 

 

Je me redressai sur ma chaise et refermai aussitôt la copie. Un frisson se répandit dans tout mon corps. Je ne pouvais détacher le regard de la feuille de papier.

Ça faisait quoi ? Quinze ans ? Vingt ? Peut-être même plus. Je ne savais plus.

Jamais je n’avais pensé revoir cette phrase un jour.

J’avais tout fait pour ne jamais la revoir.

Quelque chose devait vraiment avoir merdé quelque part.

 

(à suivre)

 

 

 

Sources photos : Amphi Sorbonne, Café de Flore

Auteur(s)

Français exilé à l'autre bout du monde, DavidB écrit. Il n'écrit pas toujours très bien, mais qu'importe, le but est d'écrire. Il fait aussi d'autres trucs parfois.

MetaStructure est un de ses plus vieux projets. Débuté au début des années 2000, il fut maintes fois interrompu, repris à zéro, recommencé. Mais il ne veut pas disparaître, alors mettons-le sur le web au lieu de le laisser dans des cahiers de notes et des fichiers .doc sur des disques durs.

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