Tom ouvrit la porte et se planta droit, les mains sur les hanches dans une pose qui n’était pas sans rappeler Superman. Le sourire carnassier qu’il arborait ressemblait à celui qu’il avait eu au même endroit avec la même pose environ un an plus tôt au lendemain de la perte de sa virginité.
David et Bruno étaient installés à la table basse du salon, en pleine partie de Blood Bowl, le jeu de plateau qui occupait la majorité de leur temps libre depuis bientôt deux mois.
Ils se tournèrent vers leur ami, toujours dans l’encadrure de la porte, moitié agacés d’être interrompus de la sorte, moitié intrigués par sa posture.
Tom ne bougea pas, il essaya juste d’agran­dir son sourire un peu plus.
Bruno prit enfin la parole :

— Quoi ?
— Les gars…
— …
— Bon, tu la craches, ta valda ?!
— Les gars, reprit Tom, après une nouvelle pause cette fois plus courte pour que personne ne l’interrompe et ne lui casse de nouveau son effet, on est invités à la Fête ce soir !
— Cool. C’est chez qui ?
— Bon, lance ton dé, c’est ton tour…
— Non… Non, non, non….. Non, mes amis ! Tom affecta ce ton mi-pater­naliste, mi-professoral qui le faisait parler comme un ministre de la quatrième république et qu’il aimait prendre accompagné d’un sourire en coin pour faire semblant d’être condescendant et pour ne pas avoir à l’être. Il ne s’agit pas d’une vulgaire fête chez un simple pote… Ah ! Ah ! Ah ! Vous n’y êtes pas du tout ! Non… On est invités à LA FÊTE !
— Attends… attends… la fête ? La Fête?
— Oui ! La Fête ! la Fête quoi….!
— Oh putain !
— Oui !
— Comment t’as fait ?
— Ouais, comment t’as fait ? Oh putain !
— Alors j’étais chez Alain et y avait son pote de lycée Didier là je le connais pas trop enfin il connaîtrait des gens de la Fête et il nous a invités.
— Quand ça. Ce soir ?
— Oui, ce soir, t’as pas entendu, il l’a dit en arrivant…
— Oh putain !
— Exactement : oh putain !

Après quelques secondes de silence, Bruno reprit

— Tu crois qu’il y aura des meufs ?
— Bien sûr qu’il y en aura ! Quelle question ! Par contre pas sûr qu’elles veuillent de toi !
— …
— Vous savez s’il faut emmener un truc ? S’il faut payer à l’entrée ? Comment ça marche ?
— Faut emmener un truc, je crois…
— Non, non, faut payer… Enfin, c’est ce que j’ai entendu.
— T’es sûr.
— Non.
— Euh les gars, et si on demandait à Alain, il y est déjà allé non ?

La Fête était l’un des lieux les plus mythiques de cette ville universitaire du sud de la France où les trois jeunes hommes à peine sortis de l’adolescence étudiaient depuis pas encore tout à fait deux ans en ce début des années 1990.

Nul ne connaissait les origines de la Fête, ni ne savait quand et comment elle avait débuté, et encore moins pourquoi elle avait duré.
Au tout début, pen­dant les premières heures, ça avait été une fête comme toutes les autres fêtes qui peuvent apparaître dans les appartements estudiantins les soirs de week-end.
Une fête qui dure tout un week-end, c’était un peu moins commun, mais ça n’entrait pas encore tout à fait dans le domaine de l’exceptionnel. Qu’elle se prolonge une fois le lundi arrivé, ça c’était par contre beaucoup plus rare.
Celle-ci ne s’était jamais interrompue.

Les détails étaient flous. Il paraîtrait qu’à ses débuts, elle se déplaçait d’appartement en appartement pour éviter les problèmes avec proprié­taires, voisinages et autorités. Mais est venu un moment où elle s’est sédentarisée et fixée dans un appartement d’une taille assez imposante. Elle s’était ensuite peu à peu étendue à tout l’étage, puis à ceux du dessus et du dessous, pour finalement occuper une bonne partie du bâtiment qui l’hébergeait désormais.

Personne ne connaissait exactement les détails ou les modalités de la chose. Le mystérieux propriétaire du lieu était-il le tout aussi mystérieux organisateur ? Ou bien tolérerait-il juste la Fête grâce à un loyer substantiel ? Un autre arrangement plus opaque avait-il été conclu ? À défaut de réponse claire, les rumeurs les plus folles se sont mises à courir, mais la plupart des gens que le sujet intéressait ne se posaient pas trop de questions ou du moins pas sur les détails. Au final, personne ne s’émeuvait bien longtemps de ne pas avoir toutes les réponses.

Les nouveaux venus en ville entendaient parler de la Fête assez rapidement. Sa réputation s’était étendue aux trois campus de la ville, mais rares étaient ceux qui savaient où la trouver, encore moins comment s’y faire inviter.

Son emplacement suscitait bien des conversations. Le bruit courait qu’elle était située quelque part en plein centre-ville. Nombreux étaient les étudiants – surtout ceux de première année – qui avaient passé des heures à essayer de la localiser. Surtout les soirs de week-end après la fermeture des bars. À une époque, Tom et David en avaient même fait une sorte de challenge personnel – pendant trois nuits d’affilée – avant de passer à d’autres choses pas forcément plus constructives, mais clairement plus amusantes. Il leur était arrivé de croiser des gens qui revenaient de la Fête, mais ils n’avaient jamais réussi à leur tirer les vers du nez. Le bâtiment était toujours resté hors de leur portée. Le trouver n’aurait de toutes façons rien changé, ils n’auraient pu y entrer. Mais pour eux, arriver à localiser la Fête était la chose la plus réaliste qu’ils pouvaient espérer quand il était question d’approcher ce Saint Graal nocturne.

 

Pour pouvoir s’y rendre et y prendre part, c’était à la fois très simple et très difficile. Il suffisait juste de s’y faire inviter. Mais cela ne se faisait que par connaissances et relations. Il fallait connaître quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui…

La plupart des participants n’y passaient qu’une soirée, plus rarement un week-end entier, mais certains y restaient plus longtemps. La rumeur courait même qu’une poignée d’invités n’en étaient jamais partis.
Il se disait aussi que quand on en revenait, on en revenait changé. Pour la plupart des gens, il s’agissait juste d’un sentiment d’accomplissement. Être connu comme ayant participé à la Fête faisait beaucoup pour votre statut social en ville et ouvrait de nombreuses portes de la société noctambule locale.

On entendait aussi qu’après avoir participé à la Fête, il devenait difficile de pouvoir apprécier les autres soirées – les normales – comme avant. Certains vétérans de la Fête avaient perdu le goût des sorties et cessaient toute activité sociale les soirs de weekends. D’autres ne vivaient plus que pour retrouver cette expérience et ces sensations uniques. Ils faisaient tout pour y pouvoir retourner, au moins une fois. Il n’était pas impossible d’y parvenir, mais c’était là un privilège rare. Il y en avait qui avaient essayé d’organiser à leur tour une fête sur le même modèle. Il va de soi que toutes ces tentatives furent vouées à l’échec.
Une partie d’entre eux se perdaient de soirée en soirée, tombant toujours dans toujours plus d’excès, jusqu’au jour où ça se terminait très mal pour eux, d’une façon ou d’une autre.

Mais il y avait aussi les réguliers de la Fête, ceux qui pouvaient y retourner à leur guise. C’était en général par leur entremise que l’on pouvait se faire inviter. L’identité de ces réguliers était presque aussi légendaire que la Fête elle-même. Comment accéder à ce statut de “régulier” était l’un des secrets les mieux gardés de ce microcosme.

C’est avec tout cela à l’esprit, ce mélange de peur de l’inconnu, d’excitation, et d’espoirs fous que les trois jeunes hommes passèrent le reste de leur après-midi à se préparer, à imaginer mille et deux aventures rocambolesques peuplées de rencontres aussi farfelues que fantasques.

Le soir venu, à l’heure indiquée, ils s’étaient rendus au lieu du rendez-vous : un arrêt de bus non loin de l’appartement qu’ils partageaient.
Dans la rue, Tom avait bien lancé quelques blagues, mais les deux autres y étaient beaucoup moins réceptifs que d’habitude. Comment cela allait-t’il se passer ? Pourquoi un tel lieu pour le rendez-vous ? Et si tout cela n’était qu’un canular organisé par Alain ? Ils l’en savaient capable. Allaient-ils être à la hauteur là-bas ? À la hauteur de quoi ? Pourquoi trois étudiants sans histoire et peu de relations avaient-ils eu la chance rare d’être invités à la Fête sans même avoir essayé ? Ils n’étaient déjà pas les plus populaires dans leur cercles sociaux habituels, alors devenir membres des ces very happy fews ? C’était pas normal. Quelque chose clochait. Et si c’était un piège ? Si ça se trouvait, ils y faisaient des rituels sataniques dans cette Fête, et ce soir, c’était eux les victimes sacrificielles ?!

— Bon, on se calme un peu les gars ?
— Quoi ? Personne n’a rien dit !
— Exactement ! Personne n’a dit un mot depuis 10 minutes au moins. C’était quand la dernière fois qu’on a été tous les trois ensemble et que personne n’a parlé pendant 10 minutes ? Notre silence en dit plus que nos paroles s’il y en avait. Alors, je propose qu’on respire tous un grand coup et qu’on se calme !
— …
— Quelle heure il est ?
— Presque douze.
— Et ils avaient dit à quelle heure ?
— 21h00 précise. Ils sont en retard.
— Peut-être qu’ils le font exprès, pour être sûrs qu’on soit là les premiers.
— Ouais, c’est ça ! Comme ça ils peuvent nous observer et nous jauger sans qu’on le sache.
— Pourquoi ils feraient ça ?
— Chais pas. C’est peut-être pour nous kidnapper ?
— Bon, vous arrêtez le délire deux minutes ? S’ils nous ont vraiment invités et que c’est pas une mauvaise blague, ils savent déjà pas mal de trucs sur nous. Alors voilà ce qu’on va faire. On attend encore 5 minutes,
et si personne ne se pointe, on se casse à la Tireuse.
— C’est ça ! Pour que Marc se foute de notre gueule pendant au moins trois semaines pour avoir laissé filer une invitation à la Fête ? Ou pire si c’est un canular et qu’il l’apprend ! Là, il en a pour six mois à nous charrier.
— Exactement ! On va nulle part ailleurs. Soit on attend, soit on rentre, on se mate un film et on ne reparle plus jamais de cette histoire.
— Vous pensez qu’il y est déjà allé à la Fête, Marc ?
— Ben…
— Messieurs, bonsoir…
— Euh… Oui ?.. Bonsoir….
— Je vous prie de bien vouloir m’excuser de vous avoir fait attendre. Voulez-vous bien monter ?

 

(à suivre)

 

Auteur(s)

Français exilé à l'autre bout du monde, DavidB écrit. Il n'écrit pas toujours très bien, mais qu'importe, le but est d'écrire. Il fait aussi d'autres trucs parfois.

MetaStructure est un de ses plus vieux projets. Débuté au début des années 2000, il fut maintes fois interrompu, repris à zéro, recommencé. Mais il ne veut pas disparaître, alors mettons-le sur le web au lieu de le laisser dans des cahiers de notes et des fichiers .doc sur des disques durs.

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